Médicaments et dispositifs médicaux : êtes-vous prêts à mesurer leur empreinte carbone et environnementale ?
Emilie Guilvert
Longtemps absente des décisions d’achat et de développement des produits de santé, la performance environnementale occupe désormais une place croissante dans le secteur. Cette évolution s’explique par le poids environnemental significatif de la santé, estimé à environ 8 % des émissions françaises de gaz à effet de serre et 4% pour les pays de l’OCDE. Les médicaments et les dispositifs médicaux représentent à eux seuls une part importante de cette empreinte.
Face à ce constat, les pouvoirs publics, les acheteurs hospitaliers et les industriels cherchent à mieux comprendre l’impact environnemental des soins afin de pouvoir le réduire. Cette dynamique se traduit progressivement par l’apparition de nouvelles méthodologies, de critères environnementaux dans les achats et d’exigences croissantes en matière de données. La France figure aujourd’hui parmi les pays les plus avancés sur ce sujet, tandis que plusieurs initiatives internationales contribuent également à structurer les pratiques.
Comment cette prise en compte de l’environnement se traduit-elle concrètement pour les acteurs du secteur de la santé ? Et surtout, comment s’y préparer ?
Pourquoi est-il si difficile de mesurer l’empreinte carbone et environnementale des produits de santé ?
Réduire l’empreinte carbone du secteur de la santé ne consiste pas seulement à agir sur les bâtiments hospitaliers ou les consommations énergétiques.
Selon l’OCDE, une part importante des émissions provient de la chaîne d’approvisionnement : médicaments, dispositifs médicaux, équipements, consommables, logistique ou encore services associés. La décarbonation du secteur passe donc en grande partie par une meilleure compréhension de l’impact des produits achetés.
Or, mesurer cet impact est particulièrement complexe.
Dans l’industrie pharmaceutique, un médicament peut nécessiter plusieurs étapes de synthèse chimique, des dizaines d’intermédiaires, de multiples fournisseurs et différents sites de production répartis à travers le monde. Dans le domaine des dispositifs médicaux, la diversité est tout aussi importante : produits à usage unique, équipements réutilisables, dispositifs électroniques, implants ou kits comprenant de nombreux composants.
À cela s’ajoutent les contraintes propres au secteur de la santé. Les choix de conception ne peuvent pas être guidés uniquement par des considérations environnementales. Les exigences de sécurité, de stérilité, de traçabilité et de performance clinique restent prioritaires.
Cette complexité explique pourquoi le manque de données fiables et harmonisées est aujourd’hui identifié comme l’un des principaux freins à la décarbonation des systèmes de santé. Pour progresser, il est donc indispensable de disposer de méthodologies communes permettant d’évaluer les produits de manière cohérente, robuste et comparable.
Pourquoi la France est-elle devenue l’un des pays pionniers du secteur ?
Alors que de nombreux pays travaillent encore à structurer leurs approches, la France a franchi une étape importante en développant des méthodologies publiques spécifiquement dédiées aux produits de santé.
Le score carbone médicament : une première étape majeure
En 2025, la Direction générale des Entreprises, les autorités sanitaires et la Caisse Nationale d’Assurance Maladie ont publié une méthodologie officielle d’évaluation de l’empreinte carbone des médicaments, avec une matrice d’évaluation intégrant des valeurs par défaut. Cette méthode couvre l’ensemble du cycle de vie du produit et s’appuie notamment sur les référentiels internationaux ISO 14067 et GHG Protocol. Son objectif est simple : permettre aux industriels de calculer l’empreinte carbone de leurs médicaments selon des règles harmonisées et comparables.
Cette démarche est directement liée à l’évolution des achats publics. Depuis août 2026, les marchés publics doivent intégrer un critère environnemental conformément à la loi Climat et Résilience. Le score carbone médicament fournit ainsi un outil concret pour intégrer l’impact environnemental dans les décisions d’achat hospitalières.
Les dispositifs médicaux suivent-ils la même trajectoire ?
La réponse semble être oui. En 2026, la Direction générale des Entreprises a lancé une consultation publique portant sur une méthodologie d’évaluation simplifiée de l’empreinte carbone des dispositifs médicaux. Cette consultation porte sur un cadre permettant de calculer l’impact carbone des dispositifs selon des règles communes, robustes et reproductibles. Parmi les sujets discutés figurent notamment :

Même si cette méthodologie n’est pas encore finalisée, elle témoigne d’une volonté d’étendre progressivement aux dispositifs médicaux une démarche déjà engagée pour les médicaments.
Nous avons participé à cette consultation publique afin d’apporter notre retour d’expérience en matière d’ACV et d’évaluation du carbone des produits de santé.
Comment les initiatives internationales structurent-elles l’évaluation environnementale des produits de santé ?
Si la France est aujourd’hui l’un des pays les plus avancés dans ce domaine, elle n’est pas isolée. Partout dans le monde, les acteurs de la santé cherchent à développer les outils qui permettront demain d’intégrer plus largement l’environnement dans les décisions d’achat. Selon l’OCDE, les politiques spécifiques de décarbonation du secteur de la santé restent relativement récentes dans de nombreux pays, mais leur développement s’accélère.
Les méthodologies sectorielles sont-elles en train de se structurer ?
Pendant longtemps, les évaluations environnementales des médicaments reposaient principalement sur des référentiels génériques tels que l’ISO 14067, les normes ACV ISO 14040/14044 ou le GHG Protocol.
Une nouvelle étape a été franchie avec la publication de la PAS 2090:2025, une méthodologie spécifiquement développée pour les produits pharmaceutiques.
Cette spécification propose des règles sectorielles harmonisées pour la réalisation des analyses de cycle de vie des médicaments. Son objectif est d’améliorer la comparabilité des résultats entre laboratoires et de répondre aux besoins croissants de standardisation des évaluations environnementales.
Même si elle n’est pas obligatoire, la PAS 2090 illustre une tendance forte du secteur : établir des règles communes avant d’envisager des comparaisons fiables entre les produits.
Comment les grands acheteurs de santé accélèrent-ils le mouvement ?
Dans plusieurs pays, la transformation est davantage portée par les politiques d’achat que par la réglementation.
Au Royaume-Uni, la stratégie Net Zero du NHS England prévoit un renforcement progressif des exigences environnementales applicables aux fournisseurs du système de santé.
Aux Pays-Bas, le programme Green Deal Sustainable Care vise à réduire l’impact environnemental du secteur tout en favorisant l’intégration de critères de durabilité dans les décisions d’achat.
Les pays nordiques suivent également cette dynamique. Au Danemark, l’organisme d’achat hospitalier AMGROS expérimente l’intégration de critères environnementaux dans certains marchés. En Norvège, Sykehusinnkjøp HF intègre déjà des dimensions environnementales et sociales dans ses processus d’approvisionnement.
Même lorsque les méthodologies de produits ne sont pas encore obligatoires, le message adressé aux industriels est clair : les données environnementales deviennent progressivement un critère attendu par les acheteurs.
Sommes-nous en train de passer d’une logique d’entreprise à une logique de produit ?
Historiquement, les démarches environnementales concernaient surtout les organisations elles-mêmes : bilan carbone, stratégie climat, reporting ESG ou objectifs de réduction des émissions.
Aujourd’hui, les attentes évoluent. Les acheteurs souhaitent de plus en plus comprendre l’impact des produits qu’ils achètent. À terme, l’objectif est de pouvoir comparer plusieurs médicaments ou dispositifs médicaux remplissant la même fonction à partir de critères environnementaux harmonisés.
Les méthodologies nationales françaises, les standards sectoriels comme la PAS 2090 et les initiatives portées par les grands systèmes de santé constituent les premières briques de cette évolution.
Comment le secteur de la santé peut-il se préparer dès aujourd’hui ?
Même lorsque les exigences réglementaires ne sont pas encore obligatoires, les industriels ont intérêt à anticiper cette évolution. Plusieurs actions peuvent être engagées dès maintenant :
Identifier les produits stratégiques

Structurer la collecte de données
La qualité des résultats dépend directement de la qualité des données fournies par les fournisseurs. La mise en place de processus de collecte devient un facteur clé de réussite.
Réaliser des évaluations environnementales robustes
Les ACV et les calculs d’empreinte carbone permettent d’identifier les principaux postes d’émission et les leviers de réduction les plus pertinents.
Anticiper les futures exigences des acheteurs
Les entreprises capables de fournir rapidement des données environnementales fiables disposeront d’un avantage concurrentiel lorsque les critères environnementaux prendront davantage de poids dans les décisions d’achat.
L’environnement va-t-il devenir un critère incontournable dans le secteur de la santé ?
Tout indique que oui. La publication de méthodologies dédiées aux médicaments et aux dispositifs médicaux, l’émergence de standards sectoriels comme la PAS 2090, les stratégies de décarbonation des systèmes de santé et le renforcement des critères environnementaux dans les achats publics témoignent d’une même tendance : l’impact environnemental devient progressivement un critère mesurable, comparable et valorisé.
La France apparaît aujourd’hui comme l’un des pays les plus avancés dans cette transformation, mais le mouvement dépasse largement les frontières nationales. Pour les industriels de la santé, l’enjeu n’est plus de savoir si ces exigences vont se développer, mais comment s’y préparer efficacement.
Chez WeLOOP, nous accompagnons les fabricants de médicaments et de dispositifs médicaux, ainsi que les acteurs de la santé, dans la réalisation d’analyses de cycle de vie, le calcul des empreintes carbone des produits, l’identification des leviers de décarbonation et la préparation aux méthodologies françaises et internationales émergentes.
