Analyse du Cycle de Vie et évaluation de la criticité : pourquoi vous avez besoin des deux pour évaluer les risques liés aux matières premières
Dieuwertje Schrijvers
Imaginez que vous êtes responsable de la production de batteries NMC811 pour véhicules électriques. Vous suivez l’actualité. Les tensions géopolitiques augmentent, la Chine domine la production de nombreuses matières premières critiques, et l’approvisionnement en cobalt est concentré en République démocratique du Congo. Vous savez que vos matières premières présentent un risque élevé de rupture d’approvisionnement. Un matin, votre directeur vous demande : « Notre choix de NMC811 est-il durable ? Dans cinq ans, serons-nous toujours capables de produire cette batterie ? Ou devrions-nous passer au LFP ? » Vous avez de l’expérience en ACV. Vous savez que la méthode d’empreinte environnementale des produits (PEF) de l’UE inclut un indicateur sur les ressources. Mais avez-vous réellement la réponse à cette question ?
Pourquoi votre ACV ne répond pas à la question de votre directeur
C’est précisément la question que nous avons explorée dans le projet SCORE LCA « ACV et criticité », un projet collaboratif avec l’Université de Bordeaux, le BRGM et SCORE LCA. Dans cet article, je vais vous montrer pourquoi votre ACV ne suffit pas, et que faire à la place. Pour évaluer les risques associés à vos matières premières, vous avez besoin d’une étude de criticité approfondie en complément de votre ACV. Trois méthodes sont complémentaires pour y parvenir, GeoPolRisk, ESSENZ et l’outil IRTC. Ces trois méthodes ne s’utilisent pas de la même manière, chacune répond à une question différente. Laissez-moi vous expliquer pourquoi.

Ce que l’ACV voit et ce qu’elle ne voit pas
L’ACV évalue les dommages environnementaux et économiques à long terme à l’échelle globale, pour des acteurs situés en dehors de votre chaîne de valeur, l’écosphère ou, dans le cas d’une évaluation des ressources, les utilisateurs potentiels futurs des ressources. Une évaluation de criticité a un périmètre différent. Elle évalue les dommages économiques à court terme, c’est-à-dire dans les cinq à dix prochaines années, pour un acteur spécifique de votre chaîne de valeur, vous, votre entreprise, vos fournisseurs, voire votre économie entière. Ces deux approches ne se substituent pas l’une à l’autre. Elles sont complémentaires.
Voyons ce que cela signifie en pratique. Lors d’une ACV d’une batterie NMC811, vous pourriez conclure que « la production d’une batterie NMC811 réduit l’accès à l’or pour les utilisateurs potentiels futurs ». Cela est idéalement évalué via un indicateur de ressources basé sur la dissipation. Ce type d’information est pertinent pour la communication externe, par exemple à destination des consommateurs, des investisseurs ou du marketing RSE.
À l’inverse, une étude de criticité peut vous indiquer : « Il existe un risque de rupture d’approvisionnement en cobalt. Cela pourrait compromettre la rentabilité de la production de NMC811 dans les années à venir. » Il s’agit d’une information pertinente pour votre directeur, mais aussi pour d’autres parties prenantes, telles que vos fournisseurs, vos clients en aval, ou encore les décideurs publics locaux souhaitant stimuler le développement de technologies bas carbone.
Une évaluation de criticité ne se contente pas de compléter une ACV, une ACV peut également enrichir une étude de criticité, en signalant qu’une empreinte environnementale élevée d’un matériau pourrait réduire la demande future pour votre produit, ou contraindre votre accès à ce matériau via des exigences réglementaires.
L’ACV et les études de criticité posent deux questions fondamentalement différentes, « quel est mon impact lié à l’utilisation de matières premières ? » versus « mon approvisionnement est-il à risque ? », et chacune nécessite son propre outil. Ensemble, elles vous donnent une vision complète.

Évaluer la criticité, 3 méthodes, 3 niveaux d’analyse
Comment réaliser cette étude de criticité ? Voici ce que nous avons fait dans le projet SCORE LCA pour les batteries lithium-ion.
Nous avons comparé une batterie NMC811 avec une batterie LFP. Laquelle est la plus risquée du point de vue des matières premières ? Nous avons appliqué trois méthodes de criticité, chacune avec un usage recommandé différent.
GeoPolRisk : un screening rapide pour compléter une ACV
GeoPolRisk, le premier niveau de lecture. Cette méthode agrège trois indicateurs, la concentration de l’offre mondiale, la stabilité politique des pays fournisseurs vis-à-vis d’une région donnée, par exemple l’UE, la France, et le coût d’achat pour cette région.
Le résultat nous indique que si tous les composants des batteries étaient fabriqués en France, le nickel, le cobalt et le lithium présenteraient les risques de rupture d’approvisionnement les plus élevés pour la batterie NMC811. C’est utile et rapide, mais cela reste limité à quelques indicateurs, et un score élevé peut refléter un prix unitaire élevé autant qu’un risque réel de rupture. Par conséquent, nous recommandons GeoPolRisk comme premier niveau de screening, afin de créer un premier niveau de sensibilisation, en complément rapide d’une ACV.

ESSENZ : comparer les profils de risque de deux produits
ESSENZ, la comparaison structurée. ESSENZ couvre 21 indicateurs, regroupés en dimensions économiques, sociales et environnementales. Les scores sont agrégés au niveau des indicateurs. La méthode compare les deux produits indicateur par indicateur.
Le résulat nous indique que les batteries NMC811 présentent des risques plus élevés que les batteries LFP, notamment en termes de concentration de production et d’instabilité politique. C’est la méthode que nous recommandons lorsque vous devez choisir entre deux produits disponibles sur le marché, en fonction de votre tolérance aux différents types de risques d’approvisionnement, par exemple si vous êtes un constructeur automobile devant s’approvisionner en batteries. Cependant, comme elle agrège les matières premières par indicateur, cette méthode n’est pas idéale pour identifier rapidement des matières premières spécifiques à cibler pour la réduction des risques.

IRTC : analyse approfondie des hotspots pour un produit
IRTC, l’analyse approfondie. L’outil IRTC évalue 24 indicateurs par matière première et identifie les hotspots, les indicateurs pour lesquels une ressource est considérée comme critique.
Notre résultat, le cobalt, le tantale et l’antimoine présentent le plus grand nombre de hotspots dans les batteries NMC811. Ces hotspots couvrent des problématiques telles qu’une forte concentration de l’offre, des restrictions à l’export, des dépendances en tant que sous-produit, ou encore des liens avec la corruption et le travail des enfants. Mais que signifie cela concrètement pour une entreprise ? La méthode IRTC s’accompagne d’un cadre cause-effet qui montre comment les indicateurs sont liés aux risques business, accessibilité, prix et risques réputationnels. Ce lien est directement visible dans un outil web librement accessible.

De l’identification des risques à l’action
Une étude de criticité ne s’arrête pas à l’identification des hotspots. Son objectif final est de savoir quoi faire. La criticité est orientée vers la décision. L’outil IRTC propose, pour chaque indicateur problématique, des mesures d’atténuation concrètes, substitution, stockage, recyclage interne, diversification des fournisseurs. Et chaque mesure est associée à l’acteur de la chaîne de valeur qui doit agir, R&D, achats, direction.
Ce lien entre l’indicateur, le risque business et la mesure d’atténuation est ce que GeoPolRisk et ESSENZ, seuls, ne peuvent pas fournir. C’est pourquoi nous recommandons de combiner les trois méthodes, GeoPolRisk pour le screening, ESSENZ pour la comparaison, IRTC pour l’analyse approfondie et les décisions d’atténuation.

La réponse que votre directeur attend
Revenons à votre directeur. Il vous demande : « Pourrons-nous encore produire du NMC811 dans 5 ans ? »
Avec une ACV seule, vous pouvez lui indiquer que le NMC811 a un impact environnemental plus élevé que le LFP, et que cela peut peser sur la demande future. C’est déjà utile.
Mais avec une étude de criticité approfondie, GeoPolRisk pour vérifier rapidement si la notion de criticité est pertinente pour votre produit, ESSENZ pour une comparaison structurée entre deux produits, et la méthode IRTC pour identifier les hotspots et les mesures d’atténuation, vous pouvez répondre précisément, quels matériaux sont réellement à risque dans votre produit spécifique, pourquoi, et que faire à chaque niveau de votre chaîne de valeur.
Chez WeLOOP, nous intégrons systématiquement la méthode GeoPolRisk dans nos études ACV, et nous réalisons des analyses de criticité approfondies avec la méthode IRTC.
Nous vous invitons également à consulter le rapport SCORE LCA pour un guide détaillé sur la mise en œuvre de chaque méthode, ses limites actuelles et des recommandations pour l’avenir. Le rapport SCORE LCA sera disponible sur le site de SCORE LCA en septembre 2026. Suivez la page LinkedIn de SCORE LCA pour rester informé de sa publication.
Cet article est basé sur la présentation au séminaire SCORE LCA, 19 mars 2026, Paris, France, de travaux de recherche menés dans le cadre du projet SCORE LCA « ACV et criticité », en collaboration avec l’Université de Bordeaux, ISM CyVi, le BRGM et SCORE LCA. Auteurs du rapport : Dieuwertje Schrijvers, Emilie Guilvert, Anish Koyamparambath, Guido Sonnemann, Frédéric Lai, Naeem Adibi.