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Pourquoi l’Analyse du Cycle de Vie n’est pas suffisante pour évaluer la durabilité de votre innovation dans les projets Horizon Europe 

Les projets Horizon Europe sont une excellente opportunité pour amener des idées innovantes et des technologies à un stade précoce vers un niveau de maturité technologique (TRL) plus élevé. La question de savoir si ces idées innovantes sont également bénéfiques d’un point de vue environnemental peut être évaluée au moyen d’une Analyse du Cycle de Vie (ACV). Cependant, la performance environnementale d’un produit n’est, idéalement, pas établie indépendamment de sa durabilité sociale et économique. 

Une importance croissante de l’ACV dans les projets européens 

Les derniers appels du programme de financement Horizon Europe reflètent une attention croissante portée à la durabilité et aux impacts environnementaux au sein des projets d’Action de (Recherche et) Innovation. Il est réjouissant de constater que la Commission européenne a compris l’importance de l’ACV pour accompagner l’évaluation et le développement de nouvelles technologies, comme en témoigne la prise en compte constante des études d’ACV dans les appels à projets et le rôle central de l’ACV dans le récent cadre Safe and Sustainable by Design. 

L’ACV dans un projet Horizon Europe – L’expérience MOXY 

Le projet MOXY illustre la puissance d’une approche collaborative de l’ACV pour guider le développement d’un dispositif innovant destiné à la conservation du patrimoine culturel. Ce témoignage montre l’application concrète de l’ACV et des principes d’éco-conception, ainsi que les précieuses informations qu’ils peuvent fournir, à la fois pour un développement produit efficace et pour la protection du patrimoine culturel tout en minimisant l’impact environnemental. 

Qu’est-ce que le projet MOXY ?

MOXY, un projet financé par Horizon Europe, signifie Green Atmospheric Plasma-Generated Monoatomic OXYgen Technology for the Restoration of Works of Art (Technologie verte à oxygène monoatomique générée par plasma atmosphérique pour la restauration d’œuvres d’art). L’objectif global du projet est de développer une technologie de nettoyage sans contact basée sur l’oxygène atomique (AO). Cette méthode vise à éliminer les contaminants tels que la suie, la saleté et les composés organiques sans utiliser de produits chimiques agressifs ni générer de déchets toxiques. En atteignant cet objectif, MOXY espère établir une nouvelle référence en matière de conservation du patrimoine culturel durable et efficace. 

Figure 1 Test de nettoyage AO sur du papier souillé de suie d’origine incendie (Source : MOXY)
Figure 2 Fonctionnement du dispositif à oxygène atomique pour le nettoyage des œuvres d’art. Image : Université de Gand
Figure 3 Enlèvement de la suie d’origine thermique des plumes (Source : MOXY)

Le projet rassemble un groupe diversifié de partenaires possédant une expertise dans le développement des technologies plasma et électroniques, des chercheurs en conservation d’art, des musées, ainsi que le bureau spécialisé en ACV WeLOOP, en tant que leader d’un « work page » dédié à la durabilité. 

Le rôle de l’ACV environnementale dans le projet MOXY

L’ACV joue plusieurs rôles pour soutenir les objectifs de durabilité environnementale du projet. 

Lors de la première phase du projet, une analyse des points chauds a fourni une vue d’ensemble complète des impacts environnementaux du nouveau dispositif de nettoyage. Cette analyse des points chauds a été rendue possible grâce aux interactions avec les experts en technologie afin de collecter des données primaires. 

Ensuite, des ateliers d’éco-conception ont été organisés pour initier des discussions entre les différents partenaires du projet. Les partenaires ont été invités à identifier les préoccupations technologiques, environnementales, sociales et économiques potentielles tout au long du cycle de vie du dispositif. Cet exercice a permis de créer un « esprit de durabilité » parmi les partenaires, renforçant leur capacité à interpréter les résultats de l’analyse des points chauds de l’ACV et à soulever des préoccupations sociales et économiques, par exemple en lien avec l’inclusivité. Le calendrier de l’atelier, après l’analyse des points chauds, a incité tous les acteurs à prioriser les aspects de durabilité et à contribuer à la collecte de données lors des phases suivantes de l’ACV. Les experts en technologie ont réagi rapidement aux résultats de l’analyse des points chauds en adaptant la conception du produit pour réduire les impacts environnementaux. 

L’interdépendance des facteurs environnementaux, sociaux et économiques

L’analyse des points chauds et les ateliers d’éco-conception ont souligné que la durabilité environnementale ne peut pas être considérée isolément des facteurs sociaux et économiques. La performance environnementale du dispositif AO dépend fortement de la durée de vie de ses composants et de la fréquence d’utilisation au cours de cette durée de vie. La durée de vie, à son tour, est fortement influencée par le comportement de l’utilisateur, comme la bonne manipulation de l’appareil et la disposition à réparer les composants en cas de panne. Par conséquent, les partenaires du projet ont identifié, lors de l’atelier, l’élaboration d’un manuel utilisateur détaillant les actions favorisant l’utilisation durable du dispositif comme une action clé. La fréquence d’utilisation est également liée au modèle économique choisi, qu’il s’agisse d’achat ou de location. La location rendra le dispositif encore plus accessible économiquement aux acteurs de plus petite taille dans le domaine de la conservation, augmentant ainsi l’inclusivité de l’adoption de cette technologie innovante.

Que veut l’utilisateur ? 

Une ACV comparative a examiné les impacts environnementaux de la technologie à oxygène atomique (AO) par rapport aux techniques de nettoyage établies dans le domaine du patrimoine culturel. Bien que le dispositif AO ait montré une meilleure performance environnementale que plusieurs techniques de nettoyage alternatives, la décision finale concernant la méthode de nettoyage à utiliser revient au restaurateur d’art. Ce choix est complexe et se fait toujours au cas par cas.

La performance environnementale d’une méthode de nettoyage n’est qu’un des nombreux critères pouvant être pris en compte, parmi lesquels la qualité du nettoyage, les coûts, le temps nécessaire, l’exposition des travailleurs à des substances toxiques et les aspects ergonomiques. La perspective du restaurateur d’art, ainsi que celle d’autres parties prenantes pertinentes (comme le propriétaire de l’œuvre, les organisations d’exposition telles que les musées et la communauté locale) a été évaluée via une Analyse du Cycle de Vie Sociale.

L’inclusion de cette dimension sociale a également permis de considérer que le dispositif AO permet le nettoyage d’œuvres pour lesquelles aucune technique alternative n’était encore envisageable. Nettoyer une œuvre avec le dispositif AO, comparé à ne pas la nettoyer du tout, peut ne pas être favorable sur le plan environnemental, mais les bénéfices sociaux liés à la restauration de l’art et à sa mise en valeur pour la communauté locale sont inestimables. 

Figure 4 – L’interdépendance des aspects environnementaux, sociaux et économiques

Assurer la durabilité économique actuelle et future 

Nous avons déjà mentionné la pertinence du modèle économique choisi pour certains paramètres environnementaux, tels que la fréquence d’utilisation. Le modèle économique influence également les coûts pour l’utilisateur, qui détermineront à leur tour si le dispositif AO est considéré comme une option de nettoyage par les restaurateurs d’art. Grâce à une étude de calcul du coût sur le cycle de vie (Life Cycle Costing), nous avons comparé l’attractivité économique du dispositif AO avec celle des méthodes de nettoyage alternatives. De plus, nous avons évalué les principaux facteurs de coûts, en tenant compte des différentes configurations de l’appareil et des modèles économiques.

Comme pour l’analyse des points chauds environnementaux, la phase d’utilisation constitue le principal contributeur aux coûts, en raison de la consommation de gaz hélium lors du fonctionnement du dispositif AO. En plus d’être un contributeur majeur aux coûts et aux impacts environnementaux, l’hélium est également associé à des risques potentiels de rupture d’approvisionnement et est considéré comme une matière première critique sur la liste 2023 des matières premières critiques de l’UE. Cela signifie que, tout au long de la durée de vie du dispositif AO, l’accès à l’hélium peut être perturbé ou son prix peut fluctuer de manière significative. En combinant le calcul du coût sur le cycle de vie avec une évaluation de la criticité des matières premières, la durabilité économique actuelle et future du dispositif AO a pu être évaluée.

Intégration réussie de l’ACV dans les futurs projets Horizon Europe

Le projet MOXY constitue un exemple convaincant illustrant les avantages d’une approche collaborative de l’ACV dans les projets Horizon Europe. D’après notre expérience avec MOXY, ainsi qu’avec d’autres projets Horizon Europe, tels que Bio4Human et BIOARC, plusieurs recommandations peuvent être formulées pour une intégration réussie de l’ACV dans les futurs projets Horizon Europe :

  • Établir un « work page  » dédié à la durabilité et s’assurer que tous les partenaires y consacrent du temps. Organiser des réunions régulières avec les parties prenantes pour tester les choix méthodologiques, tels que la formulation de l’unité fonctionnelle, face aux contraintes réelles.
  • Structurer l’ACV en phases. Commencer par une analyse des points chauds pour identifier les principaux impacts environnementaux. Organiser des ateliers d’éco-conception pour réfléchir à des solutions et sensibiliser les partenaires à la durabilité dès le début. Enfin, réaliser une ACV comparative afin d’évaluer la performance environnementale de la technologie développée par rapport aux alternatives existantes.
  • Étendre le périmètre au-delà des seules considérations environnementales, car les défis sociaux et économiques peuvent annuler les gains environnementaux théoriques.

En suivant ces recommandations et en favorisant un esprit de collaboration, les futurs projets pourront mieux exploiter le potentiel de l’ACV pour atteindre des solutions durables au sein des projets de R&D publics (mais aussi privés !). Les projets Horizon Europe sont conçus de manière unique pour garantir que les idées innovantes soient adoptées dans les écosystèmes industriels concernés, soutenues par un fort engagement des parties prenantes tout au long de la durée du projet. Cet engagement des parties prenantes offre un environnement de travail idéal pour évaluer non seulement la durabilité environnementale, mais aussi sociale et économique des innovations technologiques. Après tout, la performance environnementale sans valeur sociale et économique n’est pas de la durabilité – c’est de la pensée utopique.